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La brandade de morue nîmoise est de ces plats qui racontent toute une région dès la première bouchée. Née dans les cuisines de Nîmes, où la morue salée et la belle huile d'olive du Gard se rencontrent depuis des siècles, cette préparation crémeuse et parfumée incarne l'âme de la Provence languedocienne. On la sert tiède, montée en une émulsion lisse et nacrée, relevée d'ail et d'un filet d'huile fruitée, sur un pain de campagne grillé ou dans un plat gratiné au four. Contrairement à bien des idées reçues, la véritable brandade de Nîmes ne contient traditionnellement pas de pomme de terre : c'est un mariage patient de poisson dessalé, de lait et d'huile d'olive, travaillé à la cuillère de bois jusqu'à obtenir une texture soyeuse. Simple en apparence, elle demande surtout du temps, de la douceur et de bons produits. Voici comment la réussir à la maison, dans le respect de la tradition nîmoise, pour un repas convivial qui sent bon le Sud.

Les ingrédients de la brandade nîmoise

Cette recette est prévue pour six personnes, en plat principal accompagné d'une salade verte, ou pour huit à dix convives en version tapas à tartiner. Le cœur du plat, c'est la morue, c'est-à-dire du cabillaud salé et séché. Comptez environ huit cents grammes de morue salée de belle épaisseur, que vous ferez dessaler pendant vingt-quatre à trente-six heures dans un grand volume d'eau froide, au réfrigérateur, en changeant l'eau quatre à cinq fois. C'est l'étape la plus importante et la plus négligée : une morue mal dessalée ruine le plat, tandis qu'une morue patiemment adoucie révèle une chair délicate et fondante. Il vous faudra ensuite une huile d'olive vierge extra de caractère, de préférence du Gard ou des Baux, à raison d'environ vingt-cinq centilitres, ainsi qu'un quart de litre de lait entier tiède pour assouplir l'émulsion. Ajoutez deux gousses d'ail dégermées, du poivre du moulin, une feuille de laurier et un peu de thym pour le pochage, et un trait de jus de citron en finition. Le sel est en principe inutile, la morue en apportant déjà, mais goûtez toujours avant de rectifier. La qualité de l'huile est ici déterminante : c'est elle qui signe le goût du plat, et il vaut la peine de comprendre l'origine et les usages de l'huile d'olive en cuisine pour choisir un fruité qui ne domine pas la douceur du poisson. Si certains cuisiniers nîmois ajoutent une petite pomme de terre pour alléger et étirer la brandade, sachez que cet ajout relève davantage de la version familiale que de la recette d'origine, plus riche et plus franche.

Origine et histoire d'une spécialité du Languedoc

La brandade doit son nom au provençal brandar, qui signifie remuer ou brasser, en référence au geste patient qui consiste à battre le poisson avec l'huile pour le faire prendre en pommade. Si plusieurs villes de la côte méditerranéenne s'en disputent la paternité, c'est bien Nîmes qui a fixé sa forme la plus célèbre au dix-huitième siècle. La ville se trouvait au carrefour d'un troc ancien et ingénieux : le sel des salines du littoral languedocien remontait vers les régions morutières de l'Atlantique et du Nord, et les bateaux revenaient chargés de morue salée. Ainsi, un poisson qui ne vit nullement en Méditerranée est devenu l'emblème d'une cuisine du Sud, grâce à l'huile d'olive locale qui l'a adopté. On raconte que le cuisinier nîmois Durand contribua à codifier la préparation, et que la brandade gagna les tables parisiennes et même celles des lettres, l'écrivain Alphonse Daudet en organisant, dit-on, de joyeux dîners. Cette histoire de conservation par le sel n'est pas isolée dans le patrimoine français : de la salaison au fumage, nos ancêtres ont rivalisé d'astuces pour traverser les saisons, un savoir que l'on retrouve aujourd'hui dans nombre de nos meilleurs produits du terroir français. La brandade nîmoise reste ainsi le témoin savoureux d'une géographie du goût, où la mer du Nord nourrit le soleil du Midi.

ÉtapeDurée indicative
Dessalage de la morue (eau changée 4 à 5 fois)24 à 36 heures
Pochage doux dans l'eau aromatisée8 à 10 minutes
Effilochage et retrait des arêtes10 minutes
Montage à l'huile et au lait tièdes15 à 20 minutes
Gratinage au four (facultatif)15 minutes

La préparation pas à pas

Une fois la morue soigneusement dessalée, déposez-la dans une casserole d'eau froide non salée, avec le laurier et le thym, puis portez tout doucement à frémissement. Dès les premiers bouillons, coupez le feu et laissez pocher hors du feu pendant huit à dix minutes : la chair doit rester nacrée et se détacher sans se dessécher. Égouttez, puis effilochez patiemment le poisson à la main en retirant la moindre arête et la peau. Pilez ou écrasez légèrement l'ail. Dans une casserole à fond épais, faites tiédir l'huile d'olive d'un côté et le lait de l'autre, sans jamais les faire bouillir. Placez la morue effilochée dans la casserole sur feu très doux, ajoutez l'ail, puis incorporez l'huile en un mince filet tout en travaillant vigoureusement à la cuillère de bois, comme pour monter une mayonnaise. Alternez avec un peu de lait tiède pour assouplir l'ensemble : peu à peu, la brandade prend, blanchit et devient crémeuse. Poivrez, ajoutez le trait de citron, et goûtez avant de saler éventuellement. Certains la préfèrent parfaitement lisse, passée au robot pour une texture de mousse, d'autres aiment y garder quelques filaments de poisson pour le caractère : les deux écoles se valent. Pour un service à la nîmoise, versez la brandade dans un plat à gratin, striez la surface à la fourchette, arrosez d'un filet d'huile et passez quelques minutes sous le gril jusqu'à obtenir une belle croûte dorée. Si vous aimez ce genre de gratins de la mer où le poisson épouse une texture fondante, vous apprécierez sans doute aussi ce parmentier de thon, dans le même esprit réconfortant et généreux.

Astuces, variantes et accompagnements

Quelques principes garantissent une brandade réussie. D'abord, ne jamais faire bouillir la morue, sous peine d'obtenir une chair caoutchouteuse ; le pochage doit rester un frémissement. Ensuite, travailler avec des ingrédients à la même température, tièdes et non brûlants, pour que l'émulsion prenne sans se disloquer. Si votre brandade tranche, quelques cuillerées de lait tiède battues énergiquement la rattrapent le plus souvent. Côté variantes, la version dite parmentière, additionnée de pomme de terre écrasée, donne un plat plus doux et plus nourrissant, très apprécié des enfants ; on obtient alors une texture proche d'une belle purée de pommes de terre enrichie de poisson. Vous pouvez aussi parfumer discrètement d'une pointe de muscade ou d'un soupçon d'ail confit. La brandade se déguste tiède, tartinée sur des mouillettes de pain grillé frotté d'ail, en entrée conviviale, ou en plat avec une salade de mesclun et quelques olives de Nîmes. Elle se prête merveilleusement aux restes réinventés, garnissant des feuilletés, des œufs ou des légumes farcis. Côté boisson, un vin blanc sec et minéral des Costières de Nîmes, servi frais, épouse la richesse de l'huile et la finesse du poisson, tandis qu'un rosé de pays, léger et vif, prolonge l'esprit ensoleillé du plat. Préparez-la la veille : comme beaucoup de spécialités mijotées, la brandade nîmoise gagne en fondant après une nuit de repos, et se réchauffe tout doucement au bain-marie. C'est un plat de partage, généreux et enraciné, qui porte en lui le soleil du Languedoc et la patience des cuisines d'autrefois.

P.R.