Le mot du blog

Quand vient le temps du carnaval et des jours gras, les cuisines du Languedoc s'emplissent d'un parfum inimitable de fleur d'oranger et de sucre. C'est la saison des oreillettes de Montpellier, ces fines lamelles de pâte frite, croustillantes et translucides, saupoudrées de sucre glace, que l'on empile en montagnes dorées sur les plats de fête. Légères comme un voile, presque cassantes, elles fondent sous la dent en libérant leurs notes citronnées et fleuries. Chaque famille montpelliéraine possède sa recette, jalousement transmise de grand-mère en petite-fille, et chacune jure que la sienne donne les oreillettes les plus fines. Loin des beignets épais et gonflés d'autres régions, l'oreillette languedocienne se distingue par sa finesse extrême : étirée à la main jusqu'à devenir presque transparente, elle est le symbole d'un savoir-faire patient et d'un moment de partage familial autour de la friteuse.

Les ingrédients des oreillettes

La pâte à oreillettes repose sur des ingrédients simples que l'on trouve dans toute cuisine : de la farine, des œufs, du beurre ramolli, un peu de sucre, une pincée de sel et surtout les aromates qui font toute la signature du Sud. La fleur d'oranger est reine, accompagnée du zeste d'un citron non traité et parfois d'une cuillère de rhum ou d'anisette selon les familles. Le choix de la farine a son importance, car une farine trop forte rendrait la pâte difficile à étirer ; une farine de blé ordinaire de type 45 ou 55 convient parfaitement, et pour bien comprendre les nuances entre les différents types, ce guide sur les différences entre les farines et laquelle choisir vous sera précieux. Il faut aussi une bonne huile neutre pour la friture, de l'arachide ou du tournesol, et une belle quantité de sucre glace pour la finition. Rien de coûteux, donc, mais un dosage précis et une pâte travaillée avec soin, car c'est le repos et l'étirement qui feront toute la différence entre une oreillette épaisse et une dentelle croustillante.

Origine et traditions du carnaval languedocien

L'oreillette appartient à la grande famille des beignets de carnaval que l'on retrouve dans tout le pourtour méditerranéen, cousins des bugnes lyonnaises, des merveilles bordelaises ou des ganses niçoises. À Montpellier et dans tout le Bas-Languedoc, elle est indissociable de la période qui précède le carême, ce temps où l'on vidait autrefois les réserves d'œufs et de beurre avant les semaines de jeûne. On les préparait en grande quantité, car elles se conservent plusieurs jours dans une boîte en fer, et l'on en offrait aux voisins et aux visiteurs. Le nom d'oreillette viendrait de leur forme irrégulière, évoquant vaguement une petite oreille, ou peut-être du provençal aureta. Ce qui compte, c'est le rituel : on se réunit en famille, l'un étire la pâte, l'autre surveille l'huile, un troisième saupoudre le sucre, dans une chaîne gourmande et joyeuse. Cette convivialité autour d'une préparation sucrée rappelle l'esprit d'autres douceurs du Sud parfumées à la fleur d'oranger, comme les fameuses navettes de Marseille, elles aussi liées aux fêtes et aux traditions provençales.

ÉtapeDurée indicative
Pétrissage de la pâte15 minutes
Repos de la pâte au frais1 à 2 heures
Abaisse et découpe20 minutes
Étirement des lamelles15 minutes
Friture15 à 20 minutes
Saupoudrage au sucre glace5 minutes

La préparation pas à pas

Commencez par verser la farine en fontaine dans un grand saladier. Ajoutez au centre les œufs, le beurre ramolli, le sucre, la pincée de sel, le zeste de citron, la fleur d'oranger et, si vous le souhaitez, la cuillère de rhum. Mélangez d'abord à la fourchette puis pétrissez à la main jusqu'à obtenir une pâte souple, homogène et non collante ; si elle colle, ajoutez un peu de farine, si elle est trop sèche, quelques gouttes de lait. Formez une boule, filmez-la et laissez-la reposer au frais une à deux heures, étape indispensable pour que le gluten se détende et permette un étirement facile. La pâte à beignet demande le même respect du repos qu'une bonne pâte à crêpes fines, sous peine de se rétracter à la cuisson. Une fois reposée, abaissez la pâte le plus finement possible au rouleau, sur un plan légèrement fariné, puis découpez-la en rectangles à la roulette. Étirez ensuite chaque morceau délicatement entre vos doigts pour l'affiner encore, jusqu'à le rendre presque translucide. Faites chauffer l'huile à 170 degrés et plongez-y les oreillettes une à une ; elles gonflent, blondissent et remontent en quelques secondes à peine. Retournez-les pour une coloration uniforme, égouttez-les sur du papier absorbant, puis saupoudrez-les généreusement de sucre glace pendant qu'elles sont encore tièdes.

Astuces et variantes

La réussite des oreillettes tient à trois secrets : une pâte bien reposée, une abaisse très fine et une huile à la bonne température. Si l'huile est trop chaude, les oreillettes brunissent avant de cuire à cœur ; trop froide, elles s'imbibent de gras et perdent leur croustillant. Un morceau de mie de pain qui remonte en quelques secondes en grésillant vous indiquera que le bain est prêt. Pour des oreillettes vraiment fines, n'hésitez pas à passer la pâte deux fois au rouleau, voire à l'aide d'un laminoir à pâte si vous en possédez un. Côté parfum, chaque famille adapte : certains remplacent la fleur d'oranger par de la vanille, d'autres ajoutent une pointe d'anis ou une cuillère de vieux marc. Le sucre glace reste la finition classique, mais on peut aussi les servir avec un simple sucre semoule, ou les tremper légèrement dans du miel tiède pour une version plus gourmande. Conservez-les dans une boîte hermétique à l'abri de l'humidité, où elles garderont leur croquant plusieurs jours, si toutefois elles résistent aussi longtemps à la gourmandise des convives.

Le mot de la fin

Les oreillettes de Montpellier ne sont pas seulement une friandise de carnaval, elles sont un morceau de mémoire collective, un lien tendu entre les générations. Les préparer, c'est renouer avec le geste des anciens, retrouver le parfum d'une cuisine emplie de fleur d'oranger et le plaisir simple de la friture partagée. Servez-les en pile généreuse au centre de la table, avec un café serré, un vin doux naturel du Languedoc comme un muscat de Frontignan, ou un simple chocolat chaud pour les enfants. Elles trouveront aussi leur place sur un buffet de goûter, aux côtés d'autres douceurs, ou dans une boîte offerte à un voisin. Quelle que soit l'occasion, elles portent en elles la douceur ensoleillée du Midi et cette générosité languedocienne qui aime tant recevoir. Alors n'attendez pas le mardi gras : une après-midi pluvieuse, un dimanche en famille, il y a toujours une bonne raison de sortir la farine et de faire chanter l'huile.

P.R.